Centre européen de sociologie et de science politique

Le féminisme change-t-il nos vies et celles de nos enfants ?

Retour sur le livre de Camille Masclet

La deuxième vague du féminisme dans les années 1970 est marquée par une revendication centrale : politiser le privé. Les mouvements militants de l’époque aspirent à changer la vie des femmes et s’attaquent à la sphère privée : le corps, la sexualité, le couple, la parentalité, le travail domestique, etc. La légalisation de l’IVG, la dénonciation des violences de genre ou encore la contestation du patriarcat sont, entre autres, des transformations sociales et politiques bien connues qui découlent de ces années. Néanmoins, les révolutions intimes et individuelles restent moins visibles.

Le livre de Camille Masclet, Le féminisme en héritage, rend compte des répercussions des engagements féministes des années 1970 sur les militantes et leurs enfants.

Un terrain et une dimension intime peu étudiés

Cette publication repose sur une enquête réalisée de 2010 à 2013 dans le cadre de la thèse de Camille Masclet. L’autrice a choisi Grenoble et Lyon, des villes dont les mouvements féministes étaient encore peu étudiés. En comparaison avec la région parisienne, dont les mouvements sont bien connus, le terrain choisi par Camille Masclet permet donc de décentrer le regard et de se focaliser davantage sur des militantes « ordinaires ».

Elle s’est appuyée sur des archives pour reconstituer les mobilisations féministes de cette époque et pour retrouver d’anciennes militantes : un vrai travail de détective !

Les enquêtées sont toutes des femmes qui ont exercées une forme de militantisme dans les années 1970 (engagement dans des collectifs ou associations de luttes féministes, participation aux manifestations, etc.). Plus d’une centaine de femmes ont répondu à un questionnaire sur leurs expériences en tant que militantes et leurs trajectoires de vies. L’autrice a ensuite réalisé une série d’entretiens qualitatifs auprès de 46 femmes et 24 de leurs enfants en se focalisant sur les conséquences politiques et intimes des engagements féministes pour les deux générations.

Les mouvements féministes contribuent aux transformations sociales, de l’échelle individuelle à l’échelle globale

Deux grandes observations ressortent de cette enquête. Les mouvements féministes participent à la transformation des rapports de genre de plusieurs manières. En touchant les socialisations de genre d’une part, c’est-à-dire, la manière dont on apprend à être homme ou femme dans notre société et dont nous intégrons les rapports de domination liés au genre.  En ce sens, l’engagement féministe peut contribuer à transformer ces socialisations au niveau de l’intime. D’autre part, les visions féministes véhiculées par ces mouvements et relayées par les militantes participent à diffuser de nouvelles manières de faire, de voir et de nouveaux modes de vie à l’échelle de la société.

Le livre porte un focus sur la notion de transmission. L’autrice observe ce qui se transmet et au contraire ce qui se perd entre les militantes et leurs enfants du point de vue du féminisme. Les transmissions familiales de leurs mères ont, le plus souvent, permis aux enfants d’accéder à des modèles de vie différents (conjugaux, professionnels, etc.), à distance des normes de genre dominantes. De fait, ces dynamiques de transmissions nous renseignent sur la manière dont les nouvelles générations s’approprient les héritages féministes de leurs parents.

Plus généralement, l’autrice soulève la question générale de la contribution des mouvements féministes au changement social. Ce livre résonne donc aujourd’hui avec la nouvelle vague de féminisme à l’œuvre depuis l’avènement du mouvement #MeToo en 2017. Il apporte un autre regard sur les militantes des années 1970 et permet d’enrichir la compréhension des mouvements féministes actuels sous le prisme de ceux des années passées.

Pour en savoir plus 

Autrice

Camille Masclet est chargée de recherche CNRS au sein du CESSP. Ses travaux portent sur les mouvements féministes, le genre et la sexualité, et la socialisation politique et familiale.