Centre européen de sociologie et de science politique

Hommage à Isabelle Charpentier

Le CESSP exprime son infinie tristesse face à la disparition d’Isabelle Charpentier, dont elle était membre associée. Son parcours était marqué par l’interdisciplinarité. Après une formation en droit et une maîtrise en droit public, suivies d’une maîtrise de science politique et d’un DESS d’Administration et Services publics, puis d’une licence de LEA, elle avait effectué une thèse sur la réception et les appropriations de l’œuvre d’Annie Ernaux, soutenue sous la direction Bernard Pudal à l’Université d’Amiens en 1999 (Une intellectuelle déplacée — enjeux et usages sociaux et politiques de l’œuvre d’Annie Ernaux – 1974-1998). Depuis ce moment, Isabelle Charpentier entretenait des liens étroits avec le CSE puis le CESSP. Parallèlement à sa thèse, elle avait codirigé avec Eric Darras l’enquête collective du CURAPP sur les formes « non conventionnelles » de l’action politique, publiée sous le titre La Politique ailleurs (PUF 1998).

Recrutée comme maîtresse de conférences à l’Université Saint-Quentin-en-Yvelines, après avoir été monitrice à l’Université d’Amiens et ATER à l’Université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne, elle y a enseigné en pionnière les études de genre dans le département de science politique. Elle y a développé une réflexion plus générale sur la sociologie de la réception au moment où cette question commençait à susciter l’intérêt des sciences sociales et politiques, et a coorganisé avec Lynn Thomas un grand colloque international et interdisciplinaire à l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines, qui a donné lieu à un ouvrage collectif sous sa direction ayant fait date (Comment sont reçues les œuvres ? Creaphis, 2006).   

Isabelle Charpentier a ensuite engagé des recherches sur les représentations de la virginité dans les œuvres d’écrivaines maghrébines – la virginité constituant, comme elle l’explique, le capital symbolique des familles, leur honneur, et le premier capital féminin sur le marché matrimonial. De son intérêt ancien pour les représentations du corps féminin, témoigne l’article qu’elle avait publié en 1995, dans un volume consacré au For intérieur, sur la construction de la dangerosité des lectures de romans pour les femmes par le discours médical aux 17e et 18e siècles. Ces lectures solitaires qui échappent au contrôle collectif étaient perçues comme source d’hystérie, de nymphomanie, de masturbation et autres fureurs utérines.

Dans Le Rouge aux joues – ouvrage tiré de l’inédit de l’HdR qu’elle a soutenue à l’EHESS en 2013 (avec Gisèle Sapiro pour garante), et publié aux Presses universitaires de Saint-Etienne –, il s’agissait à nouveau des représentations du corps féminin, mais cette fois du point de vue des femmes elles-mêmes et de la manière dont elles recourent à l’écriture, romanesque notamment, pour décrire le contrôle dont ce corps fait l’objet. Isabelle Charpentier y étudiait les conditions sociales d’accès à la prise de parole publique pour les femmes, encore moins évidentes là qu’ailleurs. Elle montrait que ces écrivaines se trouvent prises entre des injonctions contradictoires : l’interdiction de parler de soi et certainement de sexualité, qui caractérise encore la condition féminine dans ces sociétés, et la demande éditoriale française et occidentale qui les pousse à s’exhiber. Le recours à l’autofiction ou à l’autobiographie romancée permet à ces auteures reléguées à la subjectivité et au particularisme par la division sexuée de la prise de parole de monter en généralité, en universalité.

Depuis 2014, Isabelle Charpentier était professeure à l’Université d’Amiens, où elle développait, parallèlement à ses multiples responsabilités pédagogiques, de nombreux projets individuels et collectifs : sur la représentation de l’homosexualité masculine dans la littérature (franco-)maghrébine, sur le rôle des lectures d’enfance dans la vocation des femmes écrivaines au Maghreb, sur les séries politiques télévisées, sur les cheffes de cuisine. Elle réfléchissait aussi aux conditions du dialogue entre chercheures en sciences sociales et créateurices. Elle projetait un colloque pour faire le point sur les études de réception deux décennies après le premier. Sa mort prématurée laisse orphelins ces chantiers, qu’elle menait avec le mélange d’intelligence, de sérénité et d’énergie débordante qui la caractérisait, et nous prive d’une chercheuse de tout premier plan et d’une collègue respectée et appréciée de toutes.

Le CESSP communique ses profondes condoléances à ses proches.

Voir son portrait sur le site du CURAPP