Séminaire coordonné par Clémence Guimont (Univ. Paris 1, CESSP), Léna Krief (Univ. Paris 1, CESSP) & Olivier Provini (Univ. Lorraine, IRENEE).
Année 2025-2026 – Semestre 1
Emmanuel Bellanger (CNRS, CHS) le Vendredi 14 novembre 2025 (10h-12h, 59-61 rue Pouchet, 75017, Paris, Salle 221) autour d’une communication intitulée « La fin des banlieues rouges ? Actions publiques, socio-histoire des territoires et changement social (XIX-XXIe siècles) ».
Marie-Hélène Bacqué (Univ. Nanterre, LAVUE) le Vendredi 19 décembre 2025 (10h-12h, 59-61 rue Pouchet, 75017, Paris, Salle 221). Elle présentera, avec certaines collègues d’un programme de recherche en cours, leurs résultats sur la transformation sociologique du corps des élu·es locaux·ales et ces effets sur l’action publique.
Nous vous communiquerons la programmation du second semestre dans les prochains mois.
Présentation
L’action publique en Seine-Saint-Denis
Ce séminaire soumet l’idée que l’étude de politiques publiques fabriquées et mises en œuvre en Seine-Saint-Denis pourrait enrichir à nouveaux frais la sociologie de l’action publique.
Les territoires séquano-dyonisiens ont été très investis par les recherches en histoire, en sociologie et en géographie et de nombreux travaux se sont penchés sur la fabrique de la politique de la ville. Mais la sociologie de l’action publique, d’une part, et l’analyse d’autres politiques sectorielles que celles de la ville, d’autre part, sont finalement assez peu représentées dans ces travaux. Or, la mise à l’épreuve de certains concepts et de certaines controverses en sociologie de l’action publique avec des enquêtes de terrains séquano-dyonisiens nous semble alimenter les débats empiriques et scientifiques sur la fabrique et la mise en œuvre locale de l’action publique.
L’entrée territoriale, en raison de l’histoire politique, économique et sociale de la Seine-Saint-Denis, permet de davantage faire dialoguer la sociologie de l’action publique avec d’autres champs de la sociologie et de la sociologie politique (sociologie des élu·es, sociologie des partis, sociologie des associations, sociologie de la race, etc.). L’histoire politique du département, créé en 1968 — liée aux relations entre l’État et les collectivités territoriales — est susceptible d’éclairer certaines tensions ou certains mécanismes de gouvernement à distance de la part de l’État vis-à-vis des municipalités ou du Conseil départemental, d’autant plus dans le contexte actuel de métropolisation. En outre, la présence pérenne de la gauche, notamment communiste, à la tête des municipalités permet d’alimenter la réflexion sur la place de la variable partisane dans la fabrique des politiques locales tout autant que la politisation des administrations et les relations entre élu·es et personnel administratif. En ce sens, nous faisons l’hypothèse que cette porte d’entrée peut permettre d’interroger sous un angle nouveau certains résultats en sociologie politique de l’action publique et en sociologie de l’action publique locale. Sans compter que la (et même les) Seine-Saint-Denis représente à bien des égards un cas limite de la situation de territoires populaires métropolitains en France, que cela concerne la pauvreté, l’immigration, la désindustrialisation, les dynamiques d’urbanisation et de métropolisation. Un travail sur la fabrique des politiques locales dans le département constitue à ce titre une porte d’entrée stimulante pour réinterroger certains cadres d’analyse de cette sous-discipline de la science politique car il permet de mettre en relief des processus politiques et administratifs qui peuvent aussi exister sur d’autres territoires mais y sont plus difficilement perceptibles.
Ce séminaire se propose de valoriser une perspective socio-historique et localisée du politique pour éclairer les ressorts de la fabrique de l’action publique. À partir de données empiriques sur la fabrique et la mise en œuvre de l’action publique en Seine-Saint-Denis et d’allers-retours avec la sociologie de l’action publique en France, ce séminaire se propose de s’intéresser à quelques angles de recherche encore peu investis :
— à partir d’enquêtes liant sociologie des partis, sociologie des élu·es et sociologie de l’action publique, il s’agirait de mieux lier les travaux entre l’analyse des politiques publiques, le métier d’élu·e et le clientélisme. Pour cela, il pourrait être question de s’interroger sur rôle des élu·es dans la fabrique et la mise en oeuvre des politiques publiques, la transformation du clientélisme politique dans la « banlieue rouge », le lien entre les collectivités et les associations paramunicipales, la circulation des ressources et des principes de dons et de contre-dons sur le territoire et de tester le concept de « clientélisme associatif ».
— à partir d’une analyse localisée du politique et des dynamiques sociopolitiques du territoire, il semble intéressant de mieux travailler les enjeux d’économie politique, pour prendre au sérieux les enjeux budgétaires des politiques publiques, le contexte actuel de perte d’autonomie budgétaire et de raréfaction des ressources, la dépendance économique à la politique de la ville, le rôle de la préfecture dans les arbitrages et notamment des délégué·es du préfet, le poids des ressources fiscales dans un contexte de fort taux de pauvreté et de chômage et les enjeux des transferts de compétences avec les intercommunalités et la Métropole.
— de davantage réfléchir aux enjeux de spatialisation de l’action publique et aux méthodes de la sociologie de l’action publique pour les enquêtes : cartographier géographiquement les politiques publiques ; prendre au sérieux les territoires, les quartiers et les publics sur lesquels l’action publique se déploie ; et réfléchir à la matérialité spatiale des politiques publiques et de ses instruments.
— de mieux travailler les intersections entre la classe et la race que charrient l’action publique à travers l’étude des politiques publiques productrices de discrimination et d’inégalités, des enjeux de la postcolonialité sur l’action publique ; de la division racialisée du travail administratif et du processus des politiques publiques, notamment entre l’État et les collectivités ; de l’effet de la gentrification sur l’action publique locale et des enjeux de l’islamophobie et de toutes les formes de discrimination qui accompagnent les politiques publiques.
Ces pistes de recherche sont variées et le travail mené en collectif au cours de l’année devrait nous conduire à les resserrer. En cela, ce séminaire constitue une invitation à former un groupe de travail qui partirait de terrains de la Seine-Saint-Denis pour nourrir, modestement, quelques résultats de la sociologie de l’action publique en France. Il s’organisera en deux temps. Le premier consiste à faire un bilan des travaux les plus importants ayant été produits jusque-là sur la vie politique en Seine-Saint-Denis pour mieux comprendre et qualifier la relative absence jusque-là de la sociologie de l’action publique. Le second laissera la place à des travaux plus récents sur la Seine-Saint-Denis, davantage ancrés en sociologie de l’action publique, et qui permettent d’alimenter les différentes pistes de recherche mentionnées ici.
Quelques références importantes pour le séminaire
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Bacqué M.-H et al., Banlieues populaires. Territoires, sociétés, politiques, La Tour- d’Aigues, L’Aube, 2018.
Bacqué M.-H et Fol S., Le Devenir des banlieues rouges, Paris, L’Harmattan, 1997.
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