Centre européen de sociologie et de science politique

L’avortement : une enquête au cœur de la domination médicale

Retour sur le livre de Raphaël Perrin

Bien que la loi ait considérablement simplifié les conditions d’accès à l’avortement depuis sa dépénalisation en 1975 en France, le recours à l’IVG est souvent décrit comme un « parcours de la combattante ». Pour comprendre pourquoi l’accès à l’avortement est encore entravé et inégal selon les femmes, il ne faut pas seulement s’intéresser à celles qui en ont recours, mais à celles et ceux qui le pratiquent.

C’est le sujet du livre de Raphaël Perrin1 « le choix d’avorter : contrôle médical et corps des femmes » paru le 4 avril 2025. Cet article est tiré d’un entretien avec l’auteur.

Depuis la loi Veil de 19752, encadrant la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), une succession de lois ont simplifié l’accès à cette pratique. Entre autres, l’avortement est devenu gratuit, le délai légal a été allongé à quatorze semaines, la « semaine de réflexion » n’est plus imposée, l’entretien psychosocial n’est plus obligatoire pour les adultes, les étrangères non-résidentes y ont accès et les mineures n’ont plus besoin d’autorisation.

Malgré ces évolutions ; des rapports publics, des articles démographiques et sociologiques ou des témoignages montrent des décalages fréquents entre la loi et l’accès réel des femmes à l’avortement. Ce dernier est très souvent décrit comme un parcours long et complexe, semé d’étapes pas toujours claires à saisir. Par ailleurs, comme les observations menées par Raphaël Perrin le montrent, les avortements sont en réalité très différents selon les femmes et leurs caractéristiques sociales, mais aussi selon les professionnels de santé qui les pratiquent et la marge de manœuvre dont ils et elles disposent.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces décalages ne s’expliquent pas par le militantisme anti-IVG qui reste relativement marginal de nos jours en France. Alors que la loi est la même pour toutes, comment des professionnels de santé, qui ne sont pas opposés au principe du droit à l’avortement, perpétuent des inégalités et des pratiques qui en limitent l’accès ? Pour comprendre les résultats observés dans cette étude, il faut revenir sur ce paradoxe au cœur du livre.

L’accès à l’IVG : entre domination médicale et discriminations

Quand la marge de manœuvre des médecins devient un frein

Ce qui fait obstacle à l’accès à l’IVG se trouve plutôt dans les pratiques ordinaires de travail des professionnels de santé qui sont chargés d’interpréter et d’appliquer la loi et qui disposent pour cela d’une marge de manœuvre.

La première observation de l’étude montre la capacité des médecins à contrôler les modalités de soin dans la prise en charge des demandes d’avortement. L’auteur parle alors de « domination médicale ». C’est l’idée qu’il existe une position d’asymétrie structurelle qui repose sur la dépendance des femmes en demande d’IVG à l’égard des médecins, et que ce pouvoir est intériorisé, invisibilisé et légitimé.

Cette domination s’exerce dans toutes les étapes du parcours d’IVG. Elle passe d’abord par le contrôle des modalités et la définition des parcours de soin (nombre et durée de consultations, délai d’attente, méthode employée, etc.) jusqu’à l’avortement lui-même. Certains centres imposent systématiquement un entretien avec une conseillère ou une psychologue, alors que d’autres laissent le choix comme la loi l’indique.

Un autre exemple frappant est celui autour du terme légal. La loi fixe le délai maximum à quatorze semaines, mais ne précise pas comment définir ce dernier. Il revient donc aux médecins de choisir la méthode de calcul. [RP1]  Selon les décisions techniques prises par les médecins, la datation échographique d’une grossesse peut varier d’une à deux semaines. Concrètement, une femme dont la demande sera refusée pour dépassement du délai dans un centre aurait pu être acceptée dans un autre.

La « domination médicale » passe également dans l’interaction des professionnels de santé avec les femmes. Ils utilisent des « microtechniques de pouvoir » dans le but, même inconscient, d’orienter un choix ou un comportement. Ces techniques se matérialisent par des conseils « cette méthode est préférable », « je ferais cela à votre place » ou parfois des mensonges ou menaces « vous risquez l’infertilité », etc.

Ces pratiques s’expliquent d’abord par l’apprentissage du pouvoir et de la position de domination des médecins pendant leurs études. Raphaël Perrin nous explique que « devenir médecin n’est pas seulement apprendre à maîtriser des gestes techniques, opérer, prescrire ou accumuler des connaissances, c’est aussi apprendre à exercer une position de pouvoir et se sentir légitime à le faire ». Cet « apprentissage des dispositions » désigne en sociologie le fait d’incorporer des manières de penser, de sentir et de faire inconsciemment et par réflexe. En tant que patients, nous attendons généralement des médecins qu’ils nous conseillent et nous orientent. Il en est de même avec l’avortement, les recommandations des médecins apparaissent souvent légitimes et normales, voire incontestables.

Pour comprendre en quoi ces microtechniques de pouvoir limitent l’accès à l’avortement, il faut retracer le rapport des médecins à l’IVG depuis les années 1970. À cette époque, les IVG sont souvent réalisées par de jeunes médecins militants. Puis cette pratique est progressivement réintégrée au champ de la gynécologie après sa légalisation. Aujourd’hui, les professionnels des IVG sont en majorité des médecins généralistes dédiés à cela ou des gynécologues qui les pratiquent plus marginalement. L’intérêt à faire des IVG dépend donc en fonction du médecin.

Aujourd’hui, alors que l’avortement a un faible de taux de complication et de mortalité3, il reste encore stigmatisé et perçu comme risqué, comme un acte grave à éviter. Ces représentations, héritées des années 1970, permettent à celles et ceux qui le pratiquent de légitimer et de valoriser leur travail. En effet, l’IVG ne requiert pas une grande technicité médicale, c’est donc par une complexité psychologique supposée que se définit le travail des professionnels de l’avortement. C’est à travers cela que certains médecins justifient le fait d’imposer des délais d’attente et des entretiens psychologiques, de multiplier les consultations ou de prendre une contraception. Pour certains professionnels, la simplification de l’accès à l’IVG est perçue comme contraire à l’intérêt des femmes.

Ces pratiques sont donc le résultat d’un mélange entre un intérêt professionnel, des représentations morales et une culture professionnelle intériorisée qui s’est créée et transmise depuis les années 70.

Un parcours inégalitaire

Le parcours de soin varie non seulement selon l’âge, la religion, l’orientation politique, l’expérience ou encore l’engagement féministe du ou de la médecin consultée ; mais aussi en fonction des caractéristiques sociales des femmes qui le demandent : âge, couleur de peau, langue parlée, classe sociale, la prise d’une contraception ou non, etc.

Certaines femmes se voient refuser leurs demandes pourtant dans les délais de l’IVG, retarder l’accès aux soins ou subissent des formes de maltraitance. À l’inverse, d’autres femmes ayant une plus grande « valeur sociale » aux yeux des professionnels auront droit à un traitement privilégié – un accès à l’IVG simplifié, accéléré, ou au-delà du délai légal. Les femmes racisées, a fortiori migrantes, font l’objet d’une prise en charge particulièrement dégradée. Interrogé à ce sujet lors de l’entretien, l’auteur explique qu’ « il y a des logiques de racialisation qui conduisent les médecins à considérer que les femmes catégorisées souvent comme « Africaines » ou « Maghrébines » simulent la douleur et mentent davantage ou ont une sexualité à risque, ce qui peut les conduire à subir des examens plus intrusifs sans leur consentement. Ce qui arrive moins souvent avec les femmes blanches. Le fait d’être catégorisée comme une « cassos »4 vient légitimer un certain paternalisme, les professionnels ont plus facilement tendance à prendre des libertés ou à s’affranchir du consentement. Ce ne sont généralement pas des personnes qui iront se plaindre ou contester une décision ». Un ensemble de représentations portant sur les comportements sexuels et sanitaires des femmes racisées et de classes populaires peuvent donc affecter la prise en charge de l’IVG.

L’accès à l’IVG est donc entravé par des pratiques médicales ordinaires qui créent des inégalités. Pour améliorer cette situation, Raphaël Perrin propose dans son livre des pistes très concrètes pour simplifier l’accès à l’IVG et favoriser l’autonomie procréative des femmes – évolutions de la loi, réformes de la formation et contrôle des pratiques médicales, mise à disposition de ressources permettant aux femmes souhaitant avorter de résister au pouvoir médical.

Une enquête scientifique et sociologique

Ce livre est le résultat d’une étude réalisée par méthode mixte, croisant l’analyse statistique avec l’enquête de terrain, menée par Raphaël Perrin dans le cadre de sa thèse. La méthodologie utilisée se divise en trois parties.

Raphaël Perrin a d’abord réalisé une analyse statistique des données de l’enquête FECOND5 : une étude de l’Ined6 et de l’Inserm7 sur les pratiques de santé sexuelle en population générale. Celle-ci comporte un volet sur le rapport des professionnels de santé à l’avortement, jusqu’ici peu exploité. Il a ensuite mené une enquête qualitative par des entretiens auprès de 140 professionnels de santé, dont 88 médecins, avec des profils volontairement variés (âges, expériences, lieux d’activités, engagement militant, membres d’associations scientifiques ou syndicales, etc.). Enfin, l’auteur a réalisé une enquête ethnographique par observation. Des consultations pré-IVG au bloc opératoire en passant par les moments de sociabilité informelle au sein des équipes médicales, l’auteur s’est immergé pendant six mois dans trois centres d’IVG avec pour objectif de les comparer.

Le livre de Raphaël Perrin offre également de nombreuses réflexions méthodologiques autour des conditions de production des savoirs en sociologie. En particulier, il ouvre des pistes pour penser l’effet de la position de genre sur la réalisation de l’enquête – ici, être un homme sur un terrain féminin 

Le livre « Le choix d’avorter : contrôle médical et corps des femmes » de Raphaël Perrin est disponible en librairie à partir du 4 avril 2025.

Rencontres en librairie :

Paris

  • Librairie le Monte-en-l’air, le 4 avril à 19h30
  • Librairie la Brèche, le 9 avril à 19h

Marseille

  • Librairie Maupetit, le 5 avril à 17h.

Lyon

  • Librairie la Gryffe, le 11 avril à 19h

Toulouse

  • Librairie Ombres Blanches, le 17 avril à 18h

Du même auteur :


  1. Raphaël Perrin est sociologue et a soutenu sa thèse à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, au sein du Centre européen de sociologie et de sciences politiques (CESSP)[1] « Les médecins et l’avortement. Sociologie de la domination médicale » en décembre 2024. Il poursuit actuellement ses recherches au CESSP et au Centre Norbert Elias de Marseille[1]. Il travaille sur également sur la réception du procès des viols de Mazan dans l’axe « Chantiers Féministes » du Centre Norbert Elias ↩︎
  2. Chronologie de l’accès à l’IVG : Le droit à l’avortement | ivg.gouv.fr ↩︎
  3. Le taux de mortalité de l’avortement est, par exemple, 15 fois élevé que celui de l’accouchement. ↩︎
  4. Catégorie utilisée par certains médecins qui regroupe des femmes précaires, racisées, ou considérées comme ayant un trouble mental. ↩︎
  5. France – FECOND « Fécondité – Contraception – Dysfonctions sexuelles » en France métropolitaine – Volet Population Générale (2009-2011) Le volet national de l’enquête FECOND en population générale (nommé FECOND 2010) a permis d’étudier les connaissances et pratiques des individus en matière de santé sexuelle et reproductive, en s’appuyant sur une approche biographique, permettant de tenir compte des liens complexes qui relient entre eux les événements de la vie sexuelle et reproductive des femmes et des hommes. ↩︎
  6. Ined – Institut national d’études démographiques ↩︎
  7. Institut national de la santé et de la recherche médicale · Inserm, La science pour la santé ↩︎

Article et entretien réalisés par Léa Lahmar