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Comment et à quel prix le cinéma est-il devenu l’art du réalisateur ?

Retour sur le livre de Jérôme Pacouret

Les génériques de films et leurs centaines de noms propres et de noms de métiers nous rappellent à chaque séance la fabrication collective des œuvres cinématographiques. Pourtant, les professionnels du cinéma et une fraction des spectateurs ont l’habitude d’attribuer un film à son seul réalisateur (et plus rarement, à sa réalisatrice). Dans Qu’est-ce qu’un auteur de cinéma ?, Jérôme Pacouret analyse les manières de faire et de voir les films en tant qu’œuvres personnelles, mais aussi les luttes et les inégalités sociales qui les accompagnent.

La construction de l’auteur de cinéma, entre luttes de définition et rapports de domination

Dans ce deuxième livre adapté de sa thèse1, Jérôme Pacouret propose une « contre-histoire » et une analyse sociologique de l’auteur de cinéma en France et aux Etats-Unis. Tandis que l’invention des auteurs de films est souvent attribuée à la Nouvelle Vague, il montre que le statut d’auteur a été construit par plusieurs professions dès les années 1900. Des scénaristes, des producteurs et des metteurs en scène revendiquèrent le statut d’auteur au nom de visions antagonistes de leurs métiers, du travail cinématographique, et des relations entre le cinéma et d’autres formes d’art. Leurs luttes avaient pour enjeu le contrôle de la fabrication des films, mais aussi la répartition des différents profits générés par cette activité.

Ces luttes de définition des auteurs ont structuré la division du travail cinématographique, à laquelle est consacrée la deuxième partie de l’ouvrage. Les prétendants au statut d’auteur se disputaient plusieurs formes de contrôle du travail collectif, et leurs batailles contribuèrent à l’émergence d’une hiérarchie professionnelle dominée par les réalisateurs et les producteurs. La division du travail cinématographique et ses rapports de pouvoir présentent toutefois des formes très variées dans le cas du cinéma grand public, du cinéma dit « d’auteur » ou « indépendant », et du cinéma expérimental. Par ailleurs, l’attribution des films à des auteurs est irréductible aux rapports de production cinématographique. Elle s’explique également par l’activité d’intermédiaires et de spectateurs adoptant la « fonction-auteur » (Foucault) comme principe de classement et d’évaluation des œuvres. En prenant pour objet des critiques publiées sur Allociné, le livre révèle la diversité de leurs manières d’apprécier les films en tant qu’œuvres de leurs réalisateurs.

La troisième partie du livre analyse l’attribution des films à des auteurs comme le produit et le vecteur de rapports de classe, de genre, de race et de nationalité. La valorisation des auteurs et la dévalorisation de leurs collaborateurs ne se fondent pas seulement sur leur travail et sur leurs contributions aux œuvres. Par exemple, les réalisateurs revendiquèrent le statut d’auteur en se valorisant comme des hommes virils, exerçant leur autorité sur les actrices à la manière de pères ou d’amants – cette construction genrée du statut d’auteur contribuant à sa monopolisation par des hommes et aux violences sexuelles dénoncées à l’heure de MeToo. Parallèlement, les producteurs furent la cible privilégiée de l’antisémitisme, et de nombreux métiers furent dévalorisés en tant que métiers de femme et/ou d’ouvrier. Ainsi construits sur la base de différents rapports de domination, le statut d’auteur est toujours un fondement de violences sexuelles et d’immenses inégalités économiques, que ce soit entre les auteurs et les non-auteurs, ou entre les auteurs eux-mêmes.

Enfin, ce livre étudie diverses contestations de l’attribution des films à des auteurs et des hiérarchies professionnelles et sociales qui en sont le corolaire : celles de grands noms du cinéma français comme Godard, Marker ou Rivette, mais aussi celles beaucoup moins connues de l’avant-garde américaine, de critiques et de cinéastes féministes, ou encore de cinéastes anticolonialistes d’Argentine, de Bolivie et de Cuba.

Une approche originale et transnationale des rapports entre auteurs et non-auteurs

Tandis que la distinction entre les auteurs et les non-auteurs est le plus souvent analysée avec la perspective développée par Howard Becker dans Les Mondes de l’art, le livre de Jérôme Pacouret pointe certaines limites de celle-ci, et montre l’intérêt de la combiner avec la théorie des champs de Pierre Bourdieu, le concept foucaldien de « fonction auteur » et des approches marxistes des rapports de pouvoir économique. Cette approche permet d’analyser la distinction entre les auteurs et les non-auteurs comme un rapport d’exploitation symbolique, qui fonde le capital symbolique des auteurs tout en structurant diverses manières de faire et de voir les films ; et bien sûr les œuvres elles-mêmes.

L’enquête mêle des méthodes qualitatives et quantitatives. Pour analyser les luttes de définition des auteurs et la division du travail cinématographique, le livre s’appuie sur des autobiographies, des interviews et prises de position publiées par diverses revues, des entretiens auprès de cinéastes français et américains, ainsi que des observations au sein de la Société des réalisateurs de films. Le livre mobilise également de nombreuses données statistiques, de première main et de seconde main, pour objectiver les rapports de production et les inégalités sociales du monde du cinéma. Il recourt enfin à la statistique textuelle pour analyser un corpus de 6 000 critiques amateurs, leurs usages des noms d’auteurs et leurs points de vue sur les œuvres.

Le livre se distingue enfin par son approche comparative et transnationale. Alors que la plupart des comparaisons franco-américaines se focalisent sur les différences entre un cinéma français réduit au « cinéma d’auteur » et un cinéma américain réduit à « Hollywood », le livre pointe de nombreuses homologies structurales entre ces deux espaces nationaux, où coexistent plusieurs logiques transnationales de fabrication et de valorisation des œuvres. Les espaces français et américains sont ainsi analysés comme des espaces parmi d’autres d’un champ transnational du cinéma, dont le livre esquisse la genèse. Et ces deux espaces ont aussi en commun d’avoir joué un rôle déterminant dans l’universalisation de manières de faire et de voir les films en tant qu’œuvres d’auteurs – un processus qui se fonde sur des inégalités internationales et qui s’accompagne de résistances venues de périphéries et d’autres marges du champ cinématographique.

En analysant la construction du statut d’auteur de cinéma sous un nouvel angle, Jérôme Pacouret apporte un nouveau regard, attentif à divers rapports de domination, sur la division du travail cinématographique et les pratiques des spectateurs et des spectatrices.  Ce livre s’adresse ainsi aux cinéphiles, historiens, sociologues, mais aussi à celles et ceux qui participent aux luttes contre les violences et les inégalités du monde du cinéma.


[1]

  1. Son premier livre porte sur la construction, la défense et la contestation des droits des auteurs de cinéma français et américains. Voir Jérôme Pacouret, Les droits des auteurs de cinéma. Sociologie historique du copyright et du droit d’auteur, IFJD, 2019. ↩︎

En savoir plus :

Qu’est-ce qu’un auteur de cinéma ? – CESSP

Article rédigé par Jérôme Pacouret et Léa Lahmar